Jusqu’à la fin du siècle dernier, les Kafirs safed-posh forment un groupe tribal de quelques 70.000 âmes, qui occupaient les hautes vallées de l’Hindou Kouch afghan. En 1895. l’émir de Kaboul, Abdur Rahman Khan, entreprend la soumission de ces guerriers farouches, politiquement indépendants et adorateurs de nombreux dieux et déesses, défauts intolérables pour l’homme d’État et le musulman qu’était le chef de l’Afghanistan d’alors ! Au cours d’une campagne atroce étendue sur plusieurs années, , les Kafirs sont défaits, massacrés, brisés et convertis de force à l’islam.
Les bashgalis des vallées kalashs
Au cours du massacre commencé en 1895, un certain nombre de Kafirs (du groupe tribal des kati) de la vallée du Bashgal proche de la frontière, profitant de la bienveillance du roi de Chitral qui imposait depuis 1860 une domination toute théorique sur cette partie du Kafiristan, trouvent refuge de l’autre côté des montagnes et s’installent dans le fond des vallées de Rumbur, Bumburet, Birir, Lotkoh et Urtsun, dominées par leurs frères en religion kalashs.
Avec le temps. sous la pression et les promesses des autorités musulmanes de Chitral, les Bashgalis ont fini par embrasser l’islam, devenant des Sheikhs (des convertis) et leurs villages des Sheikhanandeh (villages de convertis).
Éléments d’histoire kalash
Les Kalashs, d’origine incontestablement indo-européenne (leur langue est classifiée indo-européenne, indo-iranienne, indo-aryenne du groupe darde, sous-groupe Chitral !), arrivent à Chitral par le sud, à partir du Xe-XIe siècle. Ils se rendent vite maîtres d’une grosse partie du district actuel : il reste de cette période de nombreux toponymes ainsi que des tombes régulièrement découvertes dans les champs.
Ensuite, les guerres menées à partir du XIVe siècle par les tribus musulmanes du nord et les progrès de la conversion ont repoussé les tribus kalashs jusqu’aux vallées reculées qu’elles occupent aujourd’hui.
Les femmes Kalashs, belles et rebelles
Extérieurement, ce sont les filles et les femmes Kalashs qui maintiennent avec le plus d’acharnement les traditions de leur peuple, en portant notamment chaque jour la longue robe brodée, les lourds colliers et les deux coiffes usuelles : la shushut et la kupas. Il s’agit là du signe extérieur le plus remarquable de l’identité kalash, tandis que les hommes, ayant abandonné les pantalons courts et les vestes en laine, s’habillent désormais comme n’importe quel pakistanais (en shalwar-kamiz).
La femme kalash possède une indéniable influence, avec des droits importants comme le droit au divorce, et la conscience d’avoir un rôle primordial à jouer dans la transmission d’un héritage fragile.
L’univers kalash est inscrit dans le paysage
Le monde des Kalashs aujourd’hui est celui d’une petite communauté pastorale, refermée sur elle-même et en quelque sorte prisonnière d’un territoire restreint. Aussi, c’est un monde qui fonctionne essentiellement selon des principes de verticalité et qui entretient des relations privilégiées avec un vaste univers surnaturel, en maintenant l’omniprésence du sentiment de sacré et une rigoureuse distinction entre le pur et l’impur. Lecture verticale et sacrée du monde : l’exemple le plus simple reste le paysage que le Kalash a tous les jours devant les yeux !
village dans la vallée de Rumbur
En haut, il y a les pâturages d’été, les cols, les sommets, les lacs d’altitude. C’est la zone pure par excellence. Au milieu, une zone intermédiaire : celle des forêts, des pâturages d’hiver et des sanctuaires. C’est la zone de contact entre pureté (espaces que fréquentent les fées, proches du Ciel d’où viennent les dieux) et impureté (la vallée où vivent les hommes). En bas, donc, se trouve la vallée proprement dite : c’est une zone impure. Celle de l’agriculture (méprisée, laissée aux femmes), des bovins (dépréciés au profit des caprins), de la maison des menstrues et des accouchements (bashali), des cimetières et des démons.
Le panthéon kalash
Le panthéon kalash. qui a évolué au cours de l’histoire pour répondre à des changements sociaux ou politiques, comporte de nombreuses divinités, masculines ou féminines, honorées sur des lieux de culte spécifiques et en des occasions bien déterminées.
dans la vallée de Rumbur, le sanctuaire de Mahandeo
Les esprits des ancêtres de chaque lignage protègent leurs descendants et s’assurent du bon respect de la coutume (survie de l’âme par la mémoire), et les esprits de la nature (les fées), qui sont sans doute la récupération, par ces païens aryens aux dieux mâles célestes, des divinités de la terre féminines honorées par les Balalik, peuplade autochtone vaincue.
Les sacrifices et les offrandes sont au centre des célébrations. On accompagnait ces sacrifices de danses et de chants.
Peu de choses diffèrent chez les Kalashs, sauf l’absence chez eux de temples : les sanctuaires sont en plein air. Les principaux lieux de cultes kalashs sont dédiés à Mahandeo, présent dans les trois vallées kalashs, représenté par quatre têtes de chevaux sculptées. Les clans de la vallée de Rumbur honorent Sajigor sur un autel de pierres (dans lequel serait caché le couteau du roi mythique Raja Waï) au milieu d’un magnifique bois de chêne, dans un cercle solaire délimité par des poteaux gravés.
Chaumos, le solstice d’hiver
C’est la fête la plus importante et la plus sacrée des Kalashs. Elle est destinée à appeler l’attention de tous les dieux vivant loins du peuple kalash et à purifier tous les membres de la communauté. C’est la seule fête fermée aux non-Kalashs. Un Kalash n’est Kalash que d’année en année, et est tenu de réaffirmer à chaque solstice d’hiver, en sacrifiant et en se purifiant, sa fidélité aux dieux et aux siens.
Joshi, la fête du printemps
[Ci-dessous : femmes dansant le “drajeïlak” (vallée de Bumboret) pendant les célébrations de Joshi qui fêtent pendant 3 jours le retour du printemps et invoquent Goshidai pour, dans les mois à venir, obtenir des récoltes favorables et ne pas manquer de lait de chèvre (animal sacré). Photo : Otchoa Datcharry, mai 2006]
Le moment le plus important pour ces Kalashs, définitivement plus pasteurs que guerriers, dans leurs rapports avec les fées, reste Joshi, la fête du printemps. Aussi les Kalashs se concilient-ils les bonnes grâces des fées, propriétaires et gardiennes pendant l’hiver des alpages.
Des offrandes, des prières devant les sanctuaires décorés de verdure, et des danses rituelles, accompagnées de musique et de chants, ont lieu pendant plusieurs jours, à la suite desquels les hommes prendront le chemin des pâturages et les femmes celui des hautes terres cultivées. Les jeunes gens célibataires, filles et garçons, profitent de cette fête joyeuse pour choisir leur futur partenaire.
Un personnage central : le Dehar, chamane kalash
Trois personnages étaient chargés chez les Kafirs des fonctions religieuses : le prêtre (utah), le chantre (debilala — “qui murmure les paroles relatives au divin”) et le devin inspiré (pshur). Seul ce dernier existe chez les Kalashs, où il prend le nom de dehar. Contrairement à l’usage kafir, il ne forme pas de caste et son champ d’action est limité ; cependant, sa place est primordiale dans la communauté.
Également législateur et codificateur des coutumes et traditions (la conscience historique kalash s’articule autour des actions majeures des plus grands d’entre eux), son rôle essentiel est de préserver les liens entre passé, présent et futur, de défendre l’intégrité de la communauté contre les nombreuses menaces, naturelles, sociales et même politiques, qui pèsent sur elle
Les raisons de la menace musulmane
La cohabitation entre musulmans et Kalashs aujourd’hui engendre un type particulier de relations, placé sous l’ambiguïté de la position du Pakistan, obligé par ses principes constitutionnels (la bande blanche de son drapeau ne symbolise-t-elle pas les minorités ?) de protéger les Kalashs et poussé par ses principes islamiques à réduire les infidèles.
Car le panthéon kalash suffit à déranger les musulmans : l’association d’idoles autour de Dieu, ou sa substitution par des divinités, représente le péché (shirk) le plus grave commis par l’homme à l’encontre du Coran et d’Allah. La réalité locale et quotidienne oscille donc entre ces deux tendances, avec en arrière-fond la nature particulièrement tolérante des Chitralis. Il faut bien reconnaître en tous cas que partout ailleurs qu’à Chitral (et chez les voisins Pachtouns notamment, ethnie majoritaire chez les Talibans) les Kalashs n’existeraient plus.
De la colonisation à la conversion
Toujours est-il que, la violence directe étant interdite aux musulmans, la tension avec les Kalashs trouve un débouché sur d’autres terrains. On peut parler en ce sens d’une véritable politique de colonisation des vallées païennes par les Chitralis. Colonisation pacifique ayant abouti à l’appropriation des meilleures terres. Les menaces de représailles en cas de résistance ont fini par convaincre les Kalashs de réagir sans conviction. Ce n’est que depuis peu qu’ils se sont décidés à intenter des procès interminables pour recouvrer les terres dont ils ont été spoliés.
La présence musulmane dans les vallées kalashs a attiré les mosquées et les haut-parleurs qui, dans tous les villages, diffusent à fréquence régulière les appels à la prière. En même temps que les mosquées, des écoles d’État ont été construites, et le principe de scolarité obligatoire contraint les enfants kalashs à étudier sous la férule d’instituteurs musulmans. Enfin, la proximité récente des Talibans, qui radicalise le contexte religieux régional, n’arrange guère les choses.
C’est donc bien une tentative de conversion généralisée que les musulmans ont entreprise à l’encontre des Kalashs.
L’âme kalash bouleversée
Les conséquences du harcèlement musulman ne se font pas uniquement sentir dans le paysage géographique et social. Elles pénètrent jusqu’au cœur de la tradition kalash, et vont jusqu’à transformer la manière dont le Kalash conçoit son rapport avec la religion et voit le monde.
Ainsi le grand dieu kalash Dezau s’est transformé en Khodaï (Dieu en persan). semblable au dieu de l’islam, différent de lui seulement par les sanctuaires où on l’honore et le choix de fêtes saisonnières pour lui rendre hommage (les dieux périphériques et les fées se transformant eux en “esprits”, acceptés par la tradition musulmane sous le terme de djinns). Une genèse de l’âme et une description détaillée de l’après-vie ont également été élaborées pour concurrencer l’islam sur son propre terrain.
Les nouveaux fléaux : le tourisme et la modernité
Cependant, l’islam n’est plus le seul responsable de la dénaturation du peuple kalash… Il a trouvé un allié inattendu dans le tourisme. Tourisme international mais aussi (et surtout) national, voyeur et irrespectueux. Tourisme qui est peut-être en train de réussir ce que les Chitralis ne sont qu’imparfaitement parvenus à faire : transformer le particularisme kalash en folklore inoffensif et rentable, et chasser les dieux de leur dernier territoire.
En même temps, un processus irréversible est commencé : le monde moderne, dont le Pakistan jacobin se fait l’habile zélateur, irradie jusque dans les montagnes. Les solutions du progrès ne manqueront pas bientôt de supplanter les réponses naturellement harmonieuses faites par ces tribus maquisardes aux problèmes de leur environnement.